Elaine Stritch – 30 Rock, actrice et chanteuse américaine, est morte


Impérissable, son personnage de Colleen Donaghy, génitrice infernale de Jack (Alec Baldwin) dans la série comique 30 Rock, qui l’avait fait mourir – non sans une forme de panache – à l’écran, provoquant une réaction en chaîne sur Internet ; impérissable, son speech urgent, théâtral et azimuté aux Emmy Awards 2004, à 80 ans, devant une assemblée hilare de se faire maltraiter par cette doyenne à l’humour acide ; impérissable, le souvenir d’Elaine Stritch, qui a péri à l’aube de son 90e anniversaire…

La mauvaise nouvelle est venue du New York Times, qui lui accordait de longue date énormément d’attention : Elaine Stritch est morte jeudi 17 juillet 2014 à l’âge de 89 ans, à son domicile de Birmingham, dans le Michigan, son État natal. C’est là-bas qu’elle était partie vivre en mars 2013, sentant sa santé décliner, quittant Big Apple – dont elle fut une icône – et sa résidence de longue date au Carlyle Hotel pour se rapprocher des siens. Malicieuse et turbulente (son personnage star dans 30 Rock n’était donc pas qu’un rôle de composition), cette fervente catholique à la langue bien pendue aura connu le pire et le meilleur du starsystem, d’instants de gloire et de romances à paillettes (elle fut dans sa jeunesse la petite amie de Marlon Brando – l’affaire a capoté lorsque la jeune femme, restée vierge jusqu’à ses 30 ans, a refusé de rentrer avec lui) en traversées du désert et liaisons dangereuses avec la bouteille. Son franc-parler, son tempérament iconoclaste et son énergie démesurée resteront à n’en pas douter dans la légende du show-biz.

Shoot her ! Un testament avant l’heure…

Une vie et une carrière que ceux qui l’aimaient et ceux qui ne la connaissaient pas auront certainement plaisir à contempler dans le documentaire qui lui a été consacré cette année (paru en février) par Chiemi Karasawa : réalisé en 2013, Elaine Stritch: Shoot Me a fait l’unanimité auprès du public, notamment pour son honnêteté radicale, à l’image de son sujet, et la vivacité du portrait. À ce propos, Jack Coyle, pour l’Associated Press, a écrit qu’il s’agissait d’un « documentaire irrésistiblement divertissant, qui observe Stritch dans ce qu’elle appelle sans une once de sensibilité ‘presque l’heure du départ’. Après sept décades à jouer à New York – sur Broadway, et d’innombrables soirs de cabaret au Cafe Carlyle -, l’immense énergie de Stritch a été assommée par le poids des ans, le diabète et les opérations (hanches, yeux). Mais Shoot me, réalisé au cours des dernières années, est un document non pas sur le déclin de Stritch, mais sur sa longévité de guerrière. »

Étoile filante de Broadway

Née le 2 février 1925 à Detroit dans une famille catholique aisée et scolarisée à l’école catholique pour filles du Sacré-Coeur, Elaine Stritch vécut dans un couvent à son arrivée à New York, tout en commençant les cours d’art dramatique. « Laissez-moi vous dire une chose, à propos de ces couvents, dit-elle à People lors d’une interview en 1988. Les écoles des couvents vous apprennent à jouer contre tout, et c’est encore ce que je fais à présent. » Passée par le Dramatic Workshop d’Erwin Piscator à la New School de New York en même temps que Marlon Brando et Bea Arthur, elle avait fait ses débuts de comédienne en 1944 et ses débuts à Broadway deux ans plus tard, dans la comédie Loco. Le début d’une longue et intense série de performances, des deux côtés de l’Atlantique (elle partit s’installer à Londres en 1972), jusqu’à 2001 et son one-woman show Elaine Stritch at Liberty, récompensé par un Tony Award. En 1995, Elaine Stritch était d’ailleurs intronisée à l’American Theater Hall of Fame. Figure incontournable non seulement du théâtre, mais aussi de la comédie musicale, son chant du cygne avait été la reprise à Broadway du classique A Little Night Music, s’attirant dans le rôle de Madame Armfeldt une formidable ovation.

Parallèlement à son parcours sur les planches, Elaine Stritch avait également eu des opportunités à la télévision, avec de premières apparitions dès 1949 (The Growing Paynes) et les années 1950 (Goodyear Television Playhouse, Ed Sullivan Show), et y compris après son installation en Angleterre (par exemple, dans Roald Dahl’s Tales of the Unexpected).

Une grand-mère à nulle autre pareille

Après la mort en 1982, d’une tumeur cérébrale, de son mari John Bay, qu’elle avait épousé en 1973 et avec qui elle vivait à l’Hôtel Savoy à Londres, Elaine Stritch revient aux États-Unis. Elle connaît une petite traversée du désert et surtout un bras de fer avec l’alcool : elle avait commencé à boire à 13 ans pour combattre le trac de la scène et les angoisses de la vie, habitude aggravée par le décès de son époux. Mais elle finit par jouer à nouveau et apparaît notamment dans le Cosby Show en 1989-1990, puis dans New York, police judiciaire (1992, 1997), dans le soap On ne vit qu’une fois (1993), dans Oz (1998) et dans 3rd Rock From the Sun (1997, 2001). En 2007, elle débarque avec sa voie grinçante et ses vacheries corrosives dans 30 Rock, dans la peau de Colleen Donaghy, mère du requin Jack Donaghy (Alec Baldwin), boss de Liz Lemon (Tina Fey). Entre petites humiliations et prises de bec, une relation d’amour-haine qui ravira les fans du show de NBC, jusqu’à la mort théâtrale de son personnage, d’une crise cardiaque, en 2012 lors de l’épisode My Whole Life Is Thunder. En 2008, ce rôle lui avait valu son troisième Emmy Award (en huit nominations) – le premier lui avait été décerné en 1993 pour son guest starring dans New York, police judiciaire, le deuxième en 2004 pour le documentaire sur son one-woman show.

Au cinéma, un domaine auquel elle a semblé s’intéresser un peu plus sur le tard, à son retour aux États-Unis, elle compte également quelques rôles : dans Terre sans pardon (1956) de Rudolph Maté face à Charlton Heston, dans L’Adieu aux armes (1957) de David O. Selznick en infirmière de Rock Hudson (avec qui elle vivra une petite histoire hors des plateaux), dans Vacances à Paris (1958) de Blake Edwards avec Tony Curtis et Janet Leigh, dans Who Killed the Teddy Bear (1965) en propriétaire lesbienne d’un bar. Au cours de sa période londonienne, elle tournera devant la caméra du Français Alain Resnais dans Providence (1977). Rentrée à New York, elle en impose en 1987 dans Septembre de Woody Allen, et le réalisateur la sollicitera à nouveau en 2000 pour Escrocs mais pas trop. Grand-mère de Winona Ryder dans Un automne à New York la même année, belle-mère de Jane Fonda dans Sa mère ou moi ! de Robert Luketic en 2005, année où on la retrouve dans Romance et cigarettes de John Turturro, sa dernière pige pour le grand écran sera un doublage pour L’Étrange Pouvoir de Norman en 2012.

En janvier 2014, Elaine Stritch annonçait au New York Times Magazine qu’elle allait s’accorder un ou deux verres pour ses 89 ans : « Un ou deux verres, je peux le gérer, alors voilà. Je suis fière d’arriver à le gérer. » Le mois suivant, invitée du Today Show à l’occasion de la sortie de Shoot me: Elaine Stritch, elle faisait honneur à sa réputation en lâchant « the F-word » sur le plateau. Showwoman jusqu’au bout.


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